Comment on rois et chefs

(La suivante est une continuation de l'article listée au-dessus.)

De fait, dans leurs rapports avec les sociétés
actuelles, les rois et chefs traditionnels ont
perdu un peu de ce côté mystique et secret, cette
part d’inconnu et de méconnaissance des «choses de
la ville» qui jadis avait tendance à les tenir à
l’écart de la gestion de nos pays. Replacés au
centre du jeu politique grâce à leur émancipation
intellectuelle qui faisait tant défaut à leurs
vénérables prédécesseurs, mais aussi en raison de
leur grande capacité de mobilisation des foules,
les rois et chefs d’aujourd’hui en imposent
parfois par leur savoir et leur modernisme.
Intellectuels accomplis, ils sont, pour nombre
d’entre eux, très branchés sur les Technologies de
l’information et de la communication (Tic) et ont
su s’adapter à l’air du temps: téléphones
portables, réseaux sociaux, informatique… le grand
jeu quoi!


Mieux, les têtes couronnées d’aujourd’hui savent
tenir une discussion soutenue sur pas mal de
sujets dont ils sont par ailleurs de redoutables
experts, ayant eu la chance de conclure une
scolarité riche et d’obtenir des diplômes
valorisants. On retrouve ainsi beaucoup d’entre
eux - cadres de haut niveau, opérateurs
économiques ou députés - dans divers secteurs de
l’administration. Ainsi en est-il par exemple de
Modeste Yaméogo, responsable de l’information et
de la communication dans une grande institution
internationale au moment où il est intronisé, en
2004, chef d’Issouka, dans la ville de Koudougou à
une centaine de kilomètres de Ouagadougou.


Devenu chef par héritage, ce féru du Net ne s’est
pas fait prier pour créer un bulletin électronique
pour la localité de 35 000 âmes sur laquelle il
règne sous le surnom de «Naaba Saaga 1er», et
qu’il envoie par mail à des milliers d’amis.
Toujours au Burkina Faso, on peut également
reconnaître les mérites de… Victor Tiendrébéogo –
«Larlé Naaba Tigré» pour ses sujets -, devenu
aujourd’hui «capitaine d’industrie, porte-fanion
des producteurs de jatropha et du biocarburant» au
pays des Hommes intègres.


Mais ce chef-là, par ailleurs ministre de la
guerre du Mogho Naaba, dont on ne compte plus les
initiatives en faveur d’un syncrétisme de bon aloi
entre tradition et modernité, est aussi un abonné
de la scène politique nationale, député du parti
au pouvoir depuis 1992. Comme de nombreux autres
sur le continent, qui s’expriment de plus en plus
dans le débat politique national. On peut dès lors
se demander si le pouvoir traditionnel, d’essence
monarchique, et le pouvoir politique
institutionnel, appelé à se renouveler à échéances
régulières dans les urnes selon l’organisation du
monde moderne, peuvent vraiment cohabiter.


Albert Ouédraogo pense que oui. «L’essentiel est
de ne pas faire le mélange des genres. Les tenants
du pouvoir traditionnel devraient s’abstenir de
chercher à jouer les premiers rôles en matière de
pouvoir moderne. De la même façon, les tenants de
la chefferie moderne devraient également
s’abstenir de chercher à jouer les premiers rôles
au niveau des chefferies traditionnelles (…). Une
chose est sûre, cumuler les deux est source de
nuisances et de conflits», explique le spécialiste
en littérature orale africaine.


Le fait est que, malheureusement, les sphères
d’influence de ces deux pouvoirs se rejoignent et
les collusions apparaissent bien vite. La solution
viendra-t-elle de quelque forme
d’institutionnalisation de la chefferie
traditionnelle, à l’image du consensus dégagé au
Burkina Faso lors des Assises nationales sur les
réformes politiques, qui plaide pour sa
«constitutionnalisation»?


En réalité, les choses ne sont pas aussi simples.
Se soumettre à des mécanismes créés pour réguler
la chefferie traditionnelle dans le monde moderne,
mettre chacun dans son jardin et instituer des
préceptes du vivre ensemble dans le champ
collectif en définissant les rôles, les places,
les missions et les responsabilités des uns et des
autres, n’est-ce pas aussi une façon de dépouiller
mutuellement ces pouvoirs de leur substantifique
moelle?


«Lorsqu’un chef voudrait prétendre à une place
politique de type partisan, des mécanismes
devraient être créés pour lui permettre de se
mettre en disponibilité vis-à-vis de l’institution
traditionnelle pour pouvoir jouer ce rôle.
Lorsqu’il sera en fin de mandat et pensera qu’il
peut revenir à la tradition, des modalités
pourraient aussi être mises en place», suggère
pour sa part Albert Ouédraogo sur la question.


En tout état de cause, les chefs traditionnels,
ces intellos racés qui gardent nos traditions
aujourd’hui, doivent aussi commencer par balayer
devant leurs portes et parler d’une seule voix,
avant de prétendre donner… de la voix dans les
enceintes internationales. Le spectacle que donne
à voir le Conseil national des rois et altesses du
Bénin est assez révélateur à ce sujet. Un conflit
de légitimité autour de l’«autodissolution» de ce
haut organe de la chefferie traditionnelle
béninoise par une quarantaine de têtes couronnées
a fini par mettre à nu les divisions internes
d’une structure censée rassembler et incarner
l’unité.


A l’origine de ces bisbilles royales, des querelles
politiques qui remontent bien loin dans le temps.


Comme quoi, parfois, entre le pouvoir
«traditionnel» et le pouvoir «moderne», il ne faut
pas mettre le doigt. Et soigner, ainsi que le
professe encore Albert Ouédraogo, cette dichotomie
qui fait que «l’Afrique des villes, qui dirige,
est très souvent minoritaire par rapport à
l’Afrique des villages constituée de ceux-là qui
élisent les représentants», pour que notre
démocratie ne soit plus source de certaines
incompréhensions.