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Entrevue avec le réalisateur et documentariste  Ladji Real par Gwenaëlle Beauvais

Quelles « lois » éthiques doit respecter un documentaire que « La cité du mâle » ne respecte pas ?

Ladji Réal : « Premièrement, le journalisme doit retranscrire la réalité et pas « sa » réalité. La cité du mâle est un documentaire d’investigation, il y a donc tout un travail de contextualisation à faire et une hauteur à prendre dans sa démarche. Le journaliste doit s’appuyer sur des éléments concrets avec des données chiffrées, il doit interroger un panel représentatif. La réalisatrice ne semble pas avoir respecté ces règles en manipulant les images. La cité du mâle territorialise et radicalise le machisme et l’homophobie alors que ces comportements existent sur l’ensemble du territoire et dans toutes les couches de la société. Dans six mois, on aura oublié La Cité du mâle, mais la vision de la banlieue qu’il développe sera toujours présente dans les médias et dans l’imaginaire du public. »

Quel est le message de cette contre-enquête pour les jeunes générations ?

L.R : « Les jeunes ont des difficultés à se définir par rapport à l’image, ils se montrent souvent en caricature d’eux-mêmes. Ils font ce qu’ils pensent que l’on attend de leur comportement : par exemple, il n’est pas rare de voir une bande de jeunes avec un comportement des plus banals, mais lorsqu’ils voient la caméra, ils mettent leurs capuches et changent radicalement d’attitude. L’image joue un rôle majeur dans nos rapports sociaux et celui qui ne maîtrise pas sa communication, ne maîtrise pas son destin.
Mais cette contre-enquête c’est avant tout un prétexte pour aborder en profondeur le traitement médiatique des cités. Je m’adresse en particulier aux journalistes qui ont une responsabilité importante, ils gèrent une bonne partie des flux d’informations. Ils sont eux-mêmes préposés aux idées préfabriquées en fonction de leurs origines socioculturelles. Dans le cas de la réalisatrice de La cité du mâle, je ne pense pas qu’il y ait eu une véritable volonté de nuire, elle a dû se dire que des contraintes matérielles ne lui permettaient pas de prouver son idée de départ, elle pensait certainement que si elle avait eu plus de temps elle aurait trouvé des preuves.

Selon vous, est-ce un comportement récurrent chez les journalistes ?

L.R : La profession est soumise à de nombreuses contraintes. Les journalistes travaillent dans l’immédiateté de l’information ce qui met en péril le travail d’investigation. Je pense qu’il y a de bons journalistes, je ne me permettrai pas de faire des généralités mais je trouve que c’est une dérive de plus en plus courante.

Cela pose évidemment des questions sur le rôle moral que joue le journaliste dans nos sociétés. Croyez-vous à un journalisme plus « citoyen » ?

L.R : Il faut un retour à la déontologie. Pourquoi ne pas entamer de réelles discussions et des débats au sein de la profession ? Il existe l’ordre des médecins, à quand l’ordre des journalistes ? Je crois que leurs objectifs doivent être bien plus engagés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les journalistes doivent contribuer à installer un climat de paix et non l’inverse.